RENCONTRE AVEC MICHEL ‘YUDO’ PROULX (Face au Vrai Dragon)

RENCONTRE AVEC MICHEL ‘YUDO’ PROULX. 13.03.2018

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J’ai choisi un maître zen – transmission reçue de son maître Nishijima – facile pour moi à contacter afin de vous proposer ce premier entretien, cette première Rencontre sur Livres Bouddhistes. Évidemment il y a un livre dans l’histoire : Face au Vrai Dragon, que notre natif de Québec et polyglotte Michel ‘Yudo’ Proulx a traduit et publié. Je vous recommande vivement de contacter directement Michel pour vous procurer Face au Vrai Dragon : Gudô ‘Wafu’ NISHIJIMA – Face au Vrai Dragon

Comme vous allez le voir, par modestie, Michel n’a pas répondu à certaines questions : pour avoir les réponses, il vous faudra le contacter ! Sachez qu’il a beaucoup traduit de sutra, de l’anglais au français, sur le Web.

Je n’impose jamais aucune censure. Notre maître zen, et toute personne questionnée sur Livres Bouddhistes, est adulte et responsable de ses propos – tant qu’ils cadrent avec la loi.
Accrochez-vous bien, car Michel est un vrai flibustier qui va secouer vos cocotiers… et écorcher quelques ego au passage. Ca risque de causer dans les dojos zen de France. Mais vous allez aussi apprendre beaucoup de choses.

Face au Vrai Dragon Nishijima

 Bonjour Michel et bienvenue sur Livres Bouddhistes pour cet entretien ! Tu es le premier ! J’attends de toi des réponses franches et entières !
 Bien sûr tu es bouddhiste, et l’on se connaît bien. Je t’ai connu par un livre que tu as traduit et publié à compte d’auteur : Face au Vrai Dragon. C’est un livre de ton maître, Gudô ‘Wafu’ Nishijima (1919-2014). Face au Vrai Dragon, comme son auteur, sont connus à l’étranger… mais à peine d’une poignée de Français et nous réalisons cet interview pour les faire connaître.
 Tout d’abord, pourquoi ce livre ? Comment s’est fait cette traduction ? Face au Vrai Dragon, c’est aussi un dialogue entre Nishijima et Jeffrey Bailey.

Bonjour. J’avais lu ce livre, et je trouvais qu’il était extrêmement bien fait pour faire comprendre la pensée de maître Nishijima. C’est pourquoi j’ai entrepris de le traduire, en partie chez Nishijima au Japon.

Parle-nous de la partie « mise en œuvre » de ce livre : quelles furent les étapes ? Les difficultés ? Le timing ? Cela a l’air d’être un des 12 travaux d’Hercule lorsque l’on publie en tant que particulier.

En 2003 je me suis mis à traduire Face au Vrai Dragon, que j’ai ensuite proposé à des éditeurs. Cela a été refusé, et l’un d’eux m’a même soutenu que cela n’avait rien à voir avec le Zen. C’est alors que j’ai décidé de le publier à compte d’auteur en 2006. Les cent premiers exemplaires sont partis assez vite, ce qui fait que j’ai commandé une réimpression en 2011.

 Existe-t-il d’autres ouvrages de ton maître et de ce type, qui sont encore dans les oubliettes ?

Oui et non. Il n’existe en anglais que les textes déjà mentionnés, qu’il faudrait sans doute que je publie (mais il reste toujours le problème de la distribution : je n’aime guère Amazon, car ce sont des esclavagistes), plus un livre d’entretiens avec un autre de ses disciples, Jundô Cohen. Il y a aussi, évidemment le Shôbôgenzô, en collaboration avec Mike Cross, et le Shinji Shôbôgenzô, le recueil de kôans de maître Dôgen, assorti de ses commentaires, dont j’ai traduit une partie sur le site Zen et Nous. Il y a enfin sa version du Mulamadhyâmakâkârika de Nagârjuna, en collaboration avec Brad Warner. Mais l’essentiel de ses publications est en japonais, que je ne suis pas vraiment qualifié pour traduire.

Gudo-Nishijima-f6900

Gudô Nishijima est réputé au Japon, mais aussi dans le monde anglophone pour sa traduction en américain du Shôbôgenzô de Dogen, aidé en cela par Mike ‘Chodo’ Cross. Nishijima était un expert du Shôbôgenzô, qui fut son livre de chevet. Comment se fait-il que cette traduction, réputée excellente, ne soit pas traduite en français ?! Franchement j’en rêve ! Je vais m’y mettre…

C’est en cours. Le processus est assez long, mais quoique pour le moment je ne puisse en dire plus, pour toutes sortes de raisons, cette traduction a été effectuée sous la direction de Nishijima, de son vivant, par un Français vivant à Tôkyô. La difficulté reste à l’imprimer, et le distribuer.

Parle-nous encore de Gudô Nishijima s’il-te-plaît : qui était-il ? Était-ce quelqu’un d’ordinaire ou plutôt hors du commun ? Comment pratiquait-il le Dharma ?

 Kazuo Nishijima est né en 1919, et a été marqué dans son enfance par le fait d’être de constitution assez chétive. De fait, il était très petit et maigre, et l’on peut imaginer qu’adolescent, il ne devait guère faire le poids. Pour l’aguerrir, son père l’avait fait courir, et à l’école, il s’adonnait avec plaisir à la course à pieds. Cette pratique sportive a été déterminante pour la suite. Lorsqu’à treize ans, il cessé de courir, il a dû constater qu’il s’en trouvait moins bien. Le jour où, au lycée, il s’est retrouvé à devoir courir et qu’il a constaté que de courir le remettait en selle, il s’est remis à l’athlétisme. Comme il le disait lui-même : « En même temps, étant donné la stupidité et l’obstination de mes efforts en athlétisme, j’ai trouvé quelque chose qui est un fait pur et sincère, un fait qui se manifeste en tant qu’acte à tout moment. »

Au mois d’octobre 1940, il a entendu parler d’une sesshin de Kôdô Sawaki à laquelle il s’est rendu, et où Sawaki a parlé du Fukanzazengi. C’est ce qui a déclenché sa curiosité envers Dôgen. Lorsqu’il s’est procuré le Shôbôgenzô, il a constaté qu’il n’y comprenait rien, ce qui a redoublé sa curiosité et l’a incité à étudier cet ouvrage pour toute sa vie.

Il a ensuite travaillé pour le ministère des finances, s’est marié, mais en consacrant tous ses temps libres à l’étude du SBGZ, puis à sa traduction en japonais moderne. Après sa retraite, il a contribué à redresser une société de cosmétiques qui, pour le remercier, lui a confié un immeuble dont il a fait son dojo, et l’a beaucoup subventionné.

Il avait, en 1973, reçu de Niwa Zenji, les préceptes pour devenir moine zen. Il avait choisi de demander à Niwa d’être son maître parce qu’ils étaient condisciples du même lycée. Mais à part sa formation avec Niwa, il n’a vraiment jamais vraiment fait la formation de bonze professionnel. Sa pratique du Dharma se limitait donc beaucoup à zazen. Qui voulait demeurer dans son dojo devait pratiquer zazen au moins une fois par jour. Il donnait à chaque semaine des conférences à l’Université de Tôkyô, et lorsqu’il se sentit assez solide pour le faire, il se mit à en donner aussi en anglais (qu’il avait appris par lui-même). C’est ainsi qu’il a pu attirer les étudiants britanniques avec lesquels il s’est attelé à sa version anglaise du SBGZ, dont Mike Luetchford et Jeremy Pearson, avant de confier à Mike Cross la rédaction de la version finale, ainsi que Brad Warner dont l’histoire personnelle se conjoint à la sienne à partir de là.

Il ne faisait guère de cérémonies, qu’il laissait généralement aux soins d’une nonne, Taijun, qui le secondait dans ce dojo.

Explique-nous comment tu as rencontré Gudô Nishijima s’il-te-plaît. L’histoire, entre vous deux, de ton début à sa fin.

 J’ai beaucoup lu sur le Zen à partir de la fin des années ‘60, avec des hauts et des bas, mais est arrivé un jour où, après la lecture d’une biographie romancée du moine Ikkyû, l’évidence s’est imposée à moi : il me fallait passer à la pratique. Je me suis alors dirigé vers le plus proche dojo AZI, mais on peut dire que mes contacts avec les représentants de cette association se sont plutôt mal passés. C’est pourquoi, au bout de quelques années, je me suis tourné vers l’Internet naissant, à la recherche de méthodes d’assouplissement du corps, d’abord, et d’enseignements cohérents ensuite ; c’est ainsi que je suis tombé, par hasard, sur les textes de Nishijima, que je me suis immédiatement mis à traduire, au bénéfice des autres. Cela a entraîné des correspondances avec Nishijima et avec son étudiant, Mike Luetchford, ainsi qu’avec Brad Warner dont j’ai découvert les textes dans la foulée.

Lorsqu’Eric Rommeluère a reçu de Nishijima, avec qui il correspondait depuis longtemps sur les traductions du Shôbôgenzô, la proposition de recevoir sa transmission du Dharma, j’ai dû le convaincre d’accepter, « pour qu’il y en ait au moins un qui en soit digne », lui ai-je dit. Par la suite, Eric a invité Nishijima à faire une tournée en France et en Belgique, et j’ai alors servi de chauffeur. C’est au cours de cette visite que je lui ai demandé formellement d’être son disciple, et il a accepté.

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Kôdô Sawaki (1880-1965), très connu en France, était le maître de Nishijima. Sawaki était un moine errant. Un moine errant, n’est-ce pas contradictoire ? Un moine est à demeure dans un monastère non ?

 Je me vois ici contraint d’apporter une précision, qui relève de l’honnêteté fondamentale. Lorsqu’en 2003, quelqu’un à Paris, rue Quincampoix, a demandé à Nishijima s’il était un disciple de Sawaki, il a tout de suite rétorqué : « Non ! Mon maître était Rempô Niwa. Il serait plus prestigieux de dire autrement, mais ce ne serait pas la vérité. » Il faut dire que, pour un Japonais, pour pouvoir se dire le disciple d’un maître, il faut que ce maître vous ait accepté comme disciple (et ce dans n’importe quelle branche professionnelle ou éducative), car, au bout du cursus, le disciple devra succéder au maître dans la même ligne de travail. Être le disciple d’un maître luthier doit aboutir à devenir soi-même luthier. Être le disciple de Sawaki devait aboutir à devenir soi-même moine célibataire. Ce n’était pas la vocation du jeune Nishijima. Celui-ci reconnaît quand même l’influence et la portée de l’influence de Kôdô, qui a eu dans tout le Japon des centaines de milliers de gens qui l’ont suivi et écouté, ce qui n’en fait pas des « disciples » au sens japonais.

 Pour ce qui est de « moine errant », ce n’est pas tout à fait exact. Encore une fois, il s’agit d’une situation particulière au Japon d’après Meiji, où les moines mariés héritaient de leur temple qui devenait ainsi une entreprise familiale. Comme Sawaki a gardé le célibat, il a fondé un temple, Antaiji, à Kyôto, mais qu’il a finalement déménagé dans la montagne où il est toujours, et l’abbé en est aujourd’hui Muhô Nölke [un Allemand], devenu abbé après la mort accidentelle de son maître et prédécesseur, Miyaura rôshi. Sawaki était le cinquième abbé, Muhô en est le neuvième, quatrième génération après Sawaki. Sawaki était dit « sans demeure » parce qu’au début de sa carrière il ne menait pas la vie sédentaire dans un temple spécifique, (mais, comme on l’a vu, il le fera plus tard), et qu’il voulait réformer le Zen Sôtô, très affaibli comme tout l’ensemble du Bouddhisme par les persécutions de l’ère Meiji, et en particulier par la permission du mariage.

Mais pour ce qui est de l’apparente contradiction entre monastère et moine errant, il faut rappeler que le terme japonais pour moine est « shukke » qui veut dire « sorti de la maison ». L’idée de départ du monachisme bouddhiste en est une de moines errants, quêtant l’aumône. Le Bouddha lui-même a passé sa vie sur les routes pendant plus de quarante cinq ans.

Dans Face au Vrai Dragon, page 13, Gudô Nishijima nous dit que tout homme a sa religion et ne peut vivre sans, et que la religion, c’est la croyance en un système de pensées et un comportement en rapport avec ce système. Le Zen est-il une religion ?

 Oui, et non, évidemment. Nous avons encore une fois un problème avec les mots. Cicéron, dans son De Natura Deorum (de la nature des dieux) donne du mot religion une étymologie que tendent à confirmer les linguistes modernes, c’est-à-dire qu’elle a rapport avec le rite (racine sanscrite Rta, également en rapport avec le mot « rectitude » et autres), par l’intermédiaire du verbe « religere », c’est-à-dire relire. Cette interprétation se heurte à celle, popularisée par le chrétien Tertullien, plus « aimable », quoique fausse, de « religare », relier. Dans nos têtes, religion c’est le culte d’une divinité, exclusive en plus, car elle ne supporte pas la concurrence. Par conséquent, lorsque nous entendons parler de « religion » à propos du Bouddhisme ou du Zen, nous avons tendance à faire des réactions épidermiques, mais qui me paraissent déplacées. Mais si la religion c’est du rite, alors les réunions des Tastevins ou des Chevaliers de l’Andouillette en sont aussi (c’est d’ailleurs mon avis).

Les philosophies de l’Antiquité étaient à ce titre des religions. Elles comportaient toujours une obligation rituelle de comportement, car il ne serait jamais venu à l’esprit des Antiques de limiter la philosophie à l’intérieur du cerveau. Pour eux, elle devait toujours avoir une application pratique. Et donc aussi des rites. Comme le Bouddhisme est, fondamentalement, une méthode, il est logique qu’elle comporte des rites.

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Page 28 il écrit ceci et j’aimerai avoir ton avis là-dessus : « C’est alors que Kôdô Sawaki se rendit compte que zazen avait un pouvoir très spécial, une qualité magique qui pouvait donner de l’autorité et de la grâce même à un pauvre domestique. Cette expérience fut cruciale dans la vie de maître Sawaki. Il décida alors, à cet endroit même, de pratiquer zazen en toutes occasions ». Ce passage sous-entend énormément de choses en rapport avec notre rapport au zazen, en France.

 Je constate que cette phrase fait référence à une situation historique, c’est-à-dire la situation de Sawaki en tant qu’orphelin, donc sans aucun prestige social, qui ne pouvait être que domestique dans le temple. Mais sa pratique l’avait fait, sans qu’il l’eût désiré, devenir plus.

Mais je ne comprends pas trop cette question. La parodie de zazen qui se pratique dans la majorité des dojos français ne me paraît guère se « pratiquer en toutes occasions ». Un ami japonais dont le grand-père et le frère sont chefs de temple sôtô, près de Nagano, lui-même très hostile au Bouddhisme, considère que Zazen n’est qu’une « forme », (un kata, comme on dirait au karaté). Et c’est l’impression que je retire de ce que j’ai vécu dans plusieurs dojos AZI : en particulier ceux qui dérivent le plus avec le kusen : non seulement chez eux Zazen est loin d’être une pratique « en toutes occasions », car elle est limitée au dojo, mais en plus même là, elle est constamment perturbée par le bruit et le bavardage du dirigeant.

 Page 78, Nishijima dit : « Nous pouvons comprendre que notre vie, notre comportement et même notre destin ne sont pas uniquement régis par l’esprit, mais par le corps et l’esprit. Alors que nous avons jusque là travaillé sur nous-mêmes de façon unilatérale. Nous avons donc besoin d’une méthode capable d’agir sur l’état de notre corps-et-esprit en tant que tout et d’assurer l’équilibre du système nerveux autonome. » Voilà une idée singulière ! Très proche de Dôgen !

 Je ne vois pas ce qu’il y a d’étonnant là-dedans, chez un homme qui a consacré sa vie à étudier Dôgen… Mais cette idée de l’équilibre du système nerveux autonome, même si elle irrite beaucoup de gens, qui trouve que cela donne une impression de « scientifisme », me paraît très judicieuse. On parle en effet de « l’état normal », sans jamais pouvoir bien expliquer de quoi il s’agit, mais il en est que de faire intervenir les neuro-sciences dans l’affaire irrite au plus haut point. Il est vrai que, si on le fait, on n’est plus QUE dans la spiritualité, mais aussi dans l’hygiène de vie, ce qui ne peut qu’irriter des esprits idéalistes.

Gudô Nishijima, à force de lire le Shôbôgenzô, avait compris que Dôgen s’expliquait dans ses textes selon quatre angles de vue, « une logique à autre temps », comme il en parle dans le chapitre sur les Quatre Nobles Vérités – qu’il n’arrivait pas à comprendre au début, il y avait un grain de sable pour lui. Qu’est-ce qui clochait ? Comment pensait Dôgen ? Que sont ces Quatre Temps s’il-te-plaît ?

Il s’agit d’un très ancien type de scolastique, qui doit courir dans le Bouddhisme depuis une lointaine antiquité, mais que je crois assez naturelle si on la retrouve, à des milliers de kilomètres de distance, chez Dante Alighieri, à peine une cinquantaine d’années après Dôgen. En effet, il la mentionne dans deux lettres conservées de lui. Les sciences de l’éducation ont également relevé le même phénomène, et ce de façon assez indépendante, ce qui me pousse à penser qu’il ne s’agit pas que d’une lubie. Ce d’autant qu’en tant qu’artisan, elle me paraît d’une logique irréfutable. En effet, une recette de cuisine ne devient un plat que si l’action de cuisiner sert d’interface entre l’idée (la recette) et la matière (les ingrédients) avec un résultat qu’on ne peut juger que par l’affectif et décrire que par la poétique.

Face au Vrai Dragon est un livre qui aborde une multitude de thèmes, mais ils sont reliés entre eux et suivent une progression. Quelle est l’idée finale de Nishijima ? Quelle est la « quintessence de son enseignement » dans ce livre ?

 Zazen est au centre de la méthode bouddhique. Le Bouddhisme est une « pratique/étude » où l’étude intellectuelle des tenants et aboutissants du problème central de l’existence (qui suis-je, que suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre?) doit être accompagnée par la pratique physique de ces éléments. Encore une fois, comme dans l’exemple culinaire, c’est l’action qui sert d’interface entre l’idée et la matière, ou, pour reprendre une métaphore que j’aime bien, à partir du dicton « Qui veut faire l’ange fait la bête », l’ange n’a pas de substance, il sait tout mais ne peut agir, la bête n’a pas d’intelligence, elle peut agir, mais ne sait rien, il faut les unir pour obtenir un être humain.

En ce sens, la quintessence de l’enseignement de Nishijima, c’est l’équilibre entre les tendances opposées de la psyché humaine – d’ailleurs dans les cas extrêmes de déséquilibre, on a carrément des gens bipolaires – équilibre qui repose aussi sur la conscience de la non-séparation du corps et de l’esprit, et qui ne peut s’obtenir que par la pratique assidue de Zazen.

A-t-on assez étudié Dogen ? Il me semble qu’il est primordial de découvrir sa pensée pour comprendre ce qu’est le Zen. Donc de lire son Shôbôgenzô.

 Dôgen est beaucoup étudié, en particulier depuis les dernières cinquante années, mais la plupart du temps sous un angle très intellectuel, et généralement en ignorant totalement la scolastique mise en relief par Nishijima. Ce qui pousse Brad Warner a s’écrier : « Une des choses que je trouve déprimantes, c’est qu’il y a des gens qui sont plus vieux que moi, bien plus respectés que moi, dans le monde des études sur Dôgen, et dans le monde du Bouddhisme en général, et qui auront toujours plus de crédit que moi, mais ce que je trouve triste, c’est que je considère ce qu’ils écrivent sur Dôgen, et je suis forcé de constater qu’ils n’en connaissent pas autant sur Dôgen que moi, alors que je ne suis qu’un type qui aime cette merde [de films de monstres japonais ndt]. Ce qui pour moi est un constat sévère sur l’état du Bouddhisme en Occident ». Source :
https://www.youtube.com/watch?v=3OvFyQ_MbXo

Tu as beaucoup fais pour diffuser toi aussi le Dharma sur le web français et francophones. Mais tu es modeste et humble ! Peux-tu nous parler de ce que tu as fais concrètement et à partir de quand ? Quelles étaient tes motivations ?

 Devenir riche et célèbre, évidemment ! Sauf que je pense que je me suis un peu gourré, dans ce sens… Mettons que je suis un peu casse-bonbons, et que, lorsque j’entends la masse de sottises qui se fait passer pour du Dharma, j’ai tendance à réagir de façon épidermique. Comme je suis à la fois un intellectuel issu d’une grande famille d’intellectuels, mais en même temps un artisan fils de médecin de campagne, j’ai une tendance à comprendre beaucoup de choses sur un mode kinesthétique, c’est-à-dire « en action », et j’essaie de faire passer cela. Ce qui rencontre évidemment d’énormes résistances, car, comme me le disait un jour une de mes connaissances « il y a des gens qui jouissent de ne pas comprendre ». Et je l’ai bien vu un jour où l’on m’a dit, à propos d’un de mes « oncles » (dans le Dharma) « Je ne comprends rien à ce qu’il dit, mais c’est tellement profond ! ».

Parle-nous de tes autres traductions ! Celles qui sont publiées, et celles pour lesquelles tu cherches un éditeur. Tu sais qu’Amazon te permet d’imprimer tes livres ?

J’ai largement contribué à traduire le second roman de Robert Pirsig (l’auteur de Zen and the Art of Motorcycle Maintenance), Lila, publié chez 13° Note. J’ai également publié une biographie d’un musicien, biographie dont l’essentiel est constitué de mon mémoire de maîtrise d’histoire à Paul Valéry, à Montpellier. Considérant que j’en ai écoulé pratiquement 300 exemplaires, c’est un succès pour ce genre de monographie.
Quant à Amazon, je sais qu’ils permettent d’imprimer des livres, mais comme ce sont des esclavagistes, j’ai un grrrrrrrros scrupule à faire appel à eux.

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Quels liens entretiens-tu avec Brad ‘Odô’ Warner ? Il est connu aux USA, mais c’est encore un américain du Zen dont on ne veut pas entendre parler en France… Il n’est pas zeniquement correct.

Alors là, absolument ! Dans la même vidéo dont j’ai donné un extrait et la référence, il observe à quel point il est snobbé par l’establishment bouddhiste américain. Évidemment, publier des livres sur Dôgen avec des couvertures de science-fiction de série Z ne contribue certainement pas à la faire prendre au sérieux. Et encore moins à aider à le faire publier en France où l’apparence du sérieux est d’une impérative nécessité.

Brad_Warner_(Soto_Zen_priest)

Qu’est-ce qui fait que Brad Warner n’a rien à voir avec les autres maîtres zen ? Et en même temps, en quoi est-il encore rattaché à une tradition ? Est-il déjà venu en France ?

 D’abord c’est un homme qui est l’humilité incarnée. Ce qu’il fait, il le fait parce qu’il y croit. Son érudition est remarquable, mais n’est jamais prétentieuse, et elle s’accompagne toujours d’une expérience réelle. Et pourtant, je crois qu’il est bien plus solidement rattaché à l’authentique tradition du Zen des Patriarches que n’importe quel nom célèbre qu’on pourrait agiter dans un dojo.

Il est déjà venu en France, où il a donné quelques conférences à Toulouse et à Limoges (si je ne m’abuse), mais la proposition de l’inviter à Paris au dojo de Paris, dont le dirigeant s’est fait donner la Transmission par un disciple de Nishijima n’a même pas eu l’honneur d’une réponse.

Tu vas enseigner de temps en temps le Zen en Italie il me semble. Où vas-tu donc encore traîner ailleurs tes guêtres en Europe ?

Je traîne mes guêtres dans plusieurs pays, Angleterre, Allemagne, Pays-Bas et Espagne, mais la plupart du temps pour ma profession. En Italie, c’est parce qu’on m’invite, mais l’échelle en est assez minuscule.

Maintenant parle-nous un peu de toi, de ton « toi » mondain : D’où viens-tu ? « Que fais-tu dans la vie » ? Quel est ton job ? Quelles sont tes passions ? Que détestes-tu par-dessus tout ? Qu’aimerais-tu encore corriger de toi ? Qu’espères-tu encore des années qui te restent à vivre ?

Bof, je suis un vieux schnock de presque 70 ans. J’ai toujours été solitaire, mais j’ai mis très longtemps à comprendre à quel point c’est ma nature. Pendant une partie de ma jeunesse, je me désolais de ma solitude, sans me rendre compte que c’était moi qui la créais. Maintenant je vis avec. Mon travail, depuis mes 23 ans, c’est la lutherie, et maintenant surtout l’archèterie. J’aime la musique ancienne, c’est d’ailleurs ce qui m’a amené à ce métier. J’aime l’histoire et la linguistique. Et la moto. Ce que je déteste par dessus tout ? L’arrogance. Quelqu’un disait : « un esprit, c’est comme un parachute : ça ne marche que quand c’est ouvert ». Je déteste les esprits fermés.

Comment comprends-tu le zen ? Comment l’exprimes-tu au quotidien, dans ta pratique ?

Quand, à Paris, on a demandé au Vieux ce que le Zen lui avait apporté, il a répondu : « Je pense que je me suis un peu amélioré ». Pour moi le Zen me permet de ne pas trop souffrir des échecs de la vie, des obstacles et des désillusions. L’idée fondamentale du Bouddhisme, c’est l’insatisfaction. Insatisfaction qui vient de la comparaison que nous faisons entre ce qui arrive réellement, et nos expectatives. Il y en a qui en déduisent qu’il ne faut pas avoir de désirs ou de souhaits, alors que non : il faut simplement ne rien attendre. Faire ce qu’il y a à faire, et c’est tout. Si ce qui arrive est contraire à nos expectatives, ben faut faire avec. Si c’est de notre faute, parce qu’on a foiré quelque chose, en prendre acte et essayer de faire en sorte de ne pas le reproduire. C’est tout.

autel michel proulx

Le Bouddha refusait toute idolâtrie, toute religiosité : que penses-tu de ces idées ? Dôgen souhaitait-il lui aussi, dans cet « esprit du Zen », dépouiller la pratique ?

Je ne suis pas d’accord avec cela. Évidemment qu’il refusait une idolâtrie qui se serait adressée à lui. Il n’y a que les malades pour vouloir une telle chose. Mais la religiosité (le Rta) fait partie de la nature humaine. Il a d’ailleurs ordonné une cérémonie (rarement reprise dans le Bouddhisme occidental) qui est celle du repentir, à toutes les pleines lunes : cérémonie à l’occasion de laquelle ceux qui ont pris les préceptes les renouvellent. Toute cérémonie est du rite, et toute forme de rite, est de la religiosité. On n’y échappe pas. Il faut simplement éviter que cet aspect prenne le pas sur la vie elle-même.

Quel enseignement résume le mieux l’enseignement du Bouddha selon toi ?

L’insatisfaction et ses causes, et le moyen d’y mettre fin.

Vis-à-vis du Dharma, que ne feras-tu jamais ? Qu’est-ce que tu ne transgresseras jamais ?

Il m’est impossible de répondre sincèrement à une question pareille, parce que, quoi qu’on prétende, on le transgressera toujours un jour ou l’autre. Comme le disait maître Chôka Dôrin, « un enfant de trois ans saurait le dire, mais même un vieux de 80 ans n’y arrive pas ».

Balance-nous 3 citations ou sentences de ton cru s’il-te-plaît ! Des pensées qui te collent à l’âme.

Sabbe pappassakaranam kusselassu passampada ; Sacitta pariyodapanam Etam Buddhana sasanam. (« Eviter le mal, pratiquer toutes les sortes de bien, se purifier l’esprit, tel est l’enseignement du Bouddha »).
« Ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait ».
« Quand on est pressé, il faut prendre son temps ».

Quels sont les 3 livres du Dharma dont tu aimerais que je cause sur Livres Bouddhistes ?

« N’est pas bouddhiste qui veut » de Dzongsar Jamyang Khyentse, chez NiL [fait!]
Le manga « Ikkyû » de Hisashi Sakaguchi, chez Glénat.
« L’Après-Zen » de Janwillem van de Wetering, chez Rivages Poche/ Petite Bibliothèque.

Tu bosses dans la musique ! En matière de musique, donne-nous trois noms s’il-te-plaît ! Tous genres et styles confondus !

William Byrd, Jacques Brel, Guillaume de Machaut.

Résume-toi littéralement, en trois mots :

Vieil emmerdeur bruyant.

Comment te contacter pour se procurer Face au Dragon ?

Michel Proulx, 12 rue Doria, 34000 Montpellier
nanabozho@orange.fr
http://zenmontpellier.net

Merci Michel pour cet entretien ! Tu es le bienvenue à la maison ! Le dernier mot est à toi !

Mais j’ai de toute façon TOUJOURS le dernier mot !

Rencontres. Interview. Entretien. Michel ‘Yudo’ Proulx. Shôbôgenzô. Dôgen (Eihei Dôgen Zenji). Gudô ‘Wafu’ Nishijima. Zazen. Bouddhisme zen. Mike ‘Chodo’ Cross. ‘Kôdô’ Sawaki. Brad ‘Odo’ Warner. Jeffrey Miller. Nanabozho (Gichi Wabush). Hardcore Zen. Maîtres zen. Ouvrage de référence. Eric Rommeluère. Mike Luetchford.

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