RENCONTRE AVEC MARC DE SMEDT (Eloge du Silence)

RENCONTRE AVEC MARC DE SMEDT

(Eloge du Silence)

marc de smedt

Bonjour Marc de Smedt et bienvenue sur Livres Bouddhistes ! Merci d’avoir accepté cet entretien ! Albin Michel réédite Marc DE SMEDT – Eloge du Silence et c’est à cette occasion que je vous ai proposé de vous questionner. Je suis très honoré de réaliser avec vous cet entretien, car je vous retrouve dans quantité de livres de ma bibliothèque ! En la matière, vous avez un bon karma !

Votre livre est une petite curiosité en soi car vous parlez du silence : cela lui donne une réalité ! Le chosifie ! Les premiers mots du livre raconte Henri Michaux « voûté d’un grand silence » à son retour d’une exposition de Paul Klee : le silence s’est abattu, s’est imposé à lui : le silence, objet ou entité ? Le silence existe-t-il (je ne le crois pas) ?

Le concept de silence existe, il est le dénominateur commun de toutes les religions, il est la couleur des événements et il y a autant d’adjectifs que de silences…

marc de smedt eloge silence

Ce qui me surprend le plus dans cette « Éloge du Silence », c’est que c’est une enquête et un essai, plutôt qu’un traité : le silence n’est donc pas une évidence ? Pourquoi avez-vous travaillé sur le silence ?

En occident on voit surtout le côté négatif du silence. J’ai voulu montrer combien ses aspects positifs étaient innombrables. Et partager mon expérience dans ce domaine.

Ce livre est paru la première fois en 1986 et a remporté un prix. Depuis son succès ne s’est pas démenti, et cette version de 2018 est une édition « revue et augmentée » : le silence avait-il encore des choses à dire ?

Oui, à l’époque de son écriture, internet et les nouvelles technologies n’existaient pas et j’ai voulu faire un chapitre sur ce sujet ; et actualiser l’ensemble du livre.

Dans votre œuvre littéraire, quelle place tient cette Eloge du Silence ?

Tout en haut, c’est d’ailleurs devenu un classique, seize fois réédité. Après viennent Le rire du Tigre, mon expérience avec le maître zen Deshimaru, Une journée, une vie et La Clarté intérieure, pour ne citer que ceux-là, chez Albin Michel. Signalons aussi : Retrouver l’esprit de la méditation, qui est une anthologie commentée (avec CD audio) aux Editions du Relié car elle peut nourrir le méditant sur son chemin.

Vous dites page 29 que le silence est abstrait ?

Oui, il est à la fois abstrait et concret, vide et plein, présent et absent, visible et invisible…

On dit que Dieu est silencieux : pourquoi tient-Il à ce silence embarrassant et douloureux ? Ou pourquoi tenons-nous tant à parler de Lui ?

Tout le monde se pose des questions sur notre origine et sur le sens de tout ça. « Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ? » , un koan fulgurant nous le demande…

Le silence ce n’est pas ne rien dire, c’est dire autre chose et autrement, selon Serge Viderman page 77 : que pouvez-nous dire à ce sujet s’il-vous-plaît ?

Le silence est un état de conscience. Il suffit que je sois présent au monde, à ma respiration, à mon être… pour qu’il soit là, petit ou vaste…De ce état dépend la qualité de mon rapport aux autres.

Quelle est votre pratique du silence ? Y’a-t-il une universalité du silence, ou bien chacun le vit-il différemment des autres et personnellement ? Est-il relatif et subjectif, ou est-il bien plus grand ?

Bien sûr qu’il y a une universalité des silences, mais chacun les vit à sa façon et en parle de même. Nous sortons, dans ce domaine, du monde binaire…

Le bruit nous abasourdit et nous abrutit. Il nous pollue l’esprit. Et cela ne va pas en s’arrangeant. Les villes, les « rumeurs » humaines qui forment le fond sonore de nos vies citadines. Elles agglutinent les humains, et les villes et le bruit grossissent : existe-t-il une « taille critique » pour le bruit supportable ? Les humains vont-ils atteindre un apex qui les conduira à la folie par un trop-plein de bruit ? Ou y sommes-nous déjà ? On sait qu’à Guantanamo, une technique de torture… consiste à mettre du Hard Rock en continu à un volume assourdissant, afin de briser les volontés…

Arnaud Desjardins me disait un jour : « il y a plus de bruit au dedans qu’au dehors ». Et Senseï Deshimaru : « vous devez pouvoir méditer sous les bombes ! ».

Le bruit tue ! Il pousse certains à cette rupture, qui les conduit à tuer leur prochain… ! Mais le silence tue-t-il ?

Certains silences obscurs, négatifs, dépressifs, peuvent en effet tuer, le suicide en est un exemple évident.

Le silence est nécessaire à la vie : et pourtant, quand un être cher quitte son corps pour toujours, le silence de son absence déchire notre vie et nous emplissons nos vies de pleurs, de douleurs, de chagrin… Le silence est incompatible avec les douleurs accompagnant la mort. Qu’en pensez-vous ?

C’est faux, la vraie communication avec le défunt est silencieuse. Un maître zen devant un cadavre eut cette formule radicale : « vivant je ne peux pas dire, mort je ne peux pas dire. »

Justement, Mozart n’acheva pas son requiem… et l’on ne put rester sur ce silence abrupt : il fallut finir l’œuvre, ne pas terminer sur un silence ! L’inachevé était inconcevable, l’œuvre n’avait pas fini de parler. Qu’en dites-vous ?

Je répondrai par la géniale phrase de Sacha Guitry : « après avoir écouté Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart. »

Page 101, vous dites : « on fait du silence ce qu’on est » : qu’entendez-vous par là s’il-vous-plaît ?

Nous sommes le filtre, tout passe par nous.

Le silence peut devenir un mur, une protection dans laquelle on se drape – et un jour, on en sort, « c’est un tremplin pour les mots » : le silence est aussi nécessaire que la parole, et parfois même plus. « Celui qui ne sait pas parle beaucoup, et celui qui sait ne parle pas » ?

Je citerai juste le magnifique mot du Général de Gaulle : « le silence, refuge des faibles, splendeur des forts. »

Thich Nhat Hanh a écrit un livre, « le Silence Foudroyant » : celui-ci peut-il littéralement nous abattre ?

Ce silence est celui que le Zen appelle le Satori : il ne nous abat pas, il nous éveille… Mais chaque jour ses satoris : petits, moyens, grands, ce sont des prises de conscience.

Le silence fait peur également : la plupart des gens n’aiment pas les silences gênant qui s’installent d’eux-même dans les conversations, comme s’il fallait absolument que la parole soit totalement présente… Ou encore, la télévision ou la radio doivent être allumées du matin au soir pour combler la solitude : dur de se retrouver face à soi-même ! Le silence est désarmant ! L’humanité a semble-t-il plus besoin du bruit que du silence et ne sait se laisser habiter par le silence…

Ce n’est pas le cas dans certaines cultures, comme les orientales, où le silence est vécu. A nous de comprendre comment le vivre au quotidien.

On dit aussi que le silence est d’or, ou sacré, et il est intimement lié aux pratiques artistiques. L’œuvre artistique d’ailleurs, est silencieuse : elle se suffit à elle-même. Tout commentaire est superflu pour l’artiste, bien que son œuvre, achevée, ne lui appartienne plus. Mais comme on parle des œuvres d’art, on parle beaucoup de cette Création, supposée divine, qui est silencieuse. Le silence est-il une caractéristique du Divin ?

« Dieu est une parole à l’extrémité du silence » disait un ermite et père du désert, Isaac le Syrien, au 4ème siècle de notre ère. Et Maître Eckhart au 15ème siècle : « le fond de l’âme et le fond de Dieu sont le même fond. »

On parle aussi « du silence de mort » : grave, lourd, monumental, qui pousse nos émotions à bout. La mort, l’effroi provoqué, l’absence imposée mettent nos nerfs à rude épreuve…

Certes, mais il faut surmonter nos émotions et plonger dans la gravité du moment du deuil : c’est là une méditation à part entière.

Le vide spatial ne propage pas le son, mais le vide métaphysique est empli de paroles humaines… C’est paradoxal !

Non, chaque culture a essayé de traduire à sa façon cette émotion naturelle qu’est le sens du sacré en nous.

Dans votre éloge, je découvre que le Silence change de qualité selon les lieux, les heures et aussi, selon les individus : c’est d’abord une expérience personnelle ?

Oui, il y a autant de façons de vivre le silence que d’être humains et que d’instants dans une existence.

Il advint un moment, sur le chemin spirituel, où les mots deviennent inutiles, car l’ineffable s’impose à nous, et le silence règne en soi. Les mots ne sont plus assez forts, et trop consensuels et conventionnels. Cela ne sert plus à rien de parler, car le silence est plus fort que la parole et que parler, c’est tromper, comme la traduction qui trahit nécessairement. Qu’en pensez-vous ?

Oui, mais se réfugier dans le silence et arrêter de communiquer peut devenir une tare. Parole et silence s’avèrent absolument complémentaires et ne s’opposent pas.

Que disait Taisen Deshimaru au sujet du silence ? Ou qu’en faisait-il ?

Il le pratiquait dans son dojo et nous disait : « in silence cosmic order can appear… », l’ordre et l’énergie cosmique peuvent apparaître dans un silence vécu.

Dans les dojo français, les kusen envahissent les zazen… il est difficile de faire zazen, le silence n’existe plus vraiment dans les dojo ! Comment atteindre Hishiryo dans de telles conditions ?

Maître Deshimaru disait aussi, à propose de ses kusen : « My speaking is better than your thinking » : son enseignement oral se révélait en effet plus intéressant que nos pensées , mais la première moitié du zazen d’une heure se passait toujours en silence.

Le silence est-il un maître ? Un outil ? Une discipline ?

Tout cela à la fois. Et un bon compagnon.

L’oreille a un psychisme ! Cela apparaît page 82 : cela va surprendre les lecteurs. Vous faites là référence à la conscience auditive de la psychologie bouddhiste ?

Si vous voulez. Mais aussi au fait qu’il faut savoir méditer et vivre le silence avec toutes ses cellules.

Peut-on conclure au sujet du silence ? N’est-ce pas un sujet inépuisable ?

Totalement inépuisable ! Infini…

J’aurai mille questions à vous poser, aussi je passe désormais à ces quelques questions traditionnelles de mes entretiens : qu’aimeriez-vous ajouter au sujet de votre Eloge du Silence ?

Rien.

Par quelle phrase, idée, pensée pourriez-vous résumer vos livres, si demain l’on vous demandait de vous taire à jamais ?

Ce sont des récits d’un être en quête, curieux de la vie, heureux d’avoir eu la chance d’exister et de partager son expérience.

« Avant qu’un homme étudie le zen, les montagnes sont pour lui des montagnes et les eaux sont des eaux. Lorsque, grâce aux enseignements, il a réalisé une vision intérieure de la vérité du zen, les montagnes pour lui ne sont plus des montagnes et les eaux ne sont plus des eaux. Mais après cela, lorsqu’il parvient au repos, de nouveau les montagnes sont des montagnes et les eaux sont des eaux » . Que pourriez-vous nous dire au sujet de cet enseignement s’il-vous-plaît ?

Que l’on se fait beaucoup d’idées sur la réalité, au lieu de l’appréhender comme telle.

« Le mot maître revient souvent dans vos dires mais un maître comme son nom l’indique est une personne qui maîtrise, alors qu’un être réalisé n’a plus rien à maîtriser puisqu’il a définitivement perdu le sentiment d’être quelqu’un. Qui reste-t-il pour exercer une quelconque maîtrise ? » Bernard Harmand à Alain Jacquemart. Je voulais savoir, pour vous qui pratiquez le zen sôtô, ce qu’est un Maître zen aujourd’hui en France, au regard de cette citation. Un enseignant ? Ou plus ?

Je pratique, simplement et de manière laique, le zazen (za : assise ; zen : méditation).

Il y a beaucoup d’instructeurs plus ou moins bons, mais très rares sont les vrais maîtres, et le fameux shiho ne change rien à cela.

Quel est le meilleur des enseignements spirituels ?

La bienveillance.

Pour quoi devons-nous nous battre aujourd’hui ? Qu’est-ce qui nécessite de la part de chaque humain une attention toute particulière ?

L’écologie et la défense de l’environnement naturel me semblent essentiels. Souvenons-nous que suivant le fameux koan : « l’homme regarde la fleur, la fleur sourit. » Tout est interdépendant…

Quels sont les 3 livres incontournables, importants pour vous, pas forcément bouddhistes, dont vous aimeriez que je parle sur Livres Bouddhistes ?

Le Yi Jing, dans la traduction et les commentaires de Cyrille Javary et Pierre Faure.

La pratique du Zen de Taïsen Deshimaru

Comment peut-on être zen, de Jacques Castermane

Résumez-vous, littéralement, en trois mots, trois adjectifs s’il-vous-plaît :

Actif, contemplatif et en questionnement perpétuel.

Préparez-vous un autre livre ?

Peut être une sorte d’éloge humoristique de l’âge… A 72 ans ma réflexion va dans cette direction.

Merci encore pour cet entretien ! Livres Bouddhistes vous sera toujours ouvert ! Les derniers mots sont pour vous !

Comme le dit l’adage bouddhiste : « nous qui avons eu la chance de prendre forme humaine, ne perdons pas notre temps ! »

 

Marc de Smedt. Silence. Méditation. Enquête. Éloge. Témoignage. Albin Michel. Coup de coeur. Ouvrage de référence. Entretien. Interview. Rencontres.

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