RENCONTRE AVEC FRANCOIS-MARIE PERIER (La Porte Etroite et le Grand Véhicule)

RENCONTRE AVEC FRANCOIS-MARIE PERIER

(La Porte Etroite et le Grand Véhicule)

FMP Arles 2011

Bonjour et bienvenue François-Marie Périer ! Je vous accueille chaleureusement, car j’ai pris plaisir à lire votre ouvrage édité par le Mercure Dauphinois en 2017 : « François-Marie PERIER – La Porte Étroite et le Grand Véhicule, des premiers Chrétiens aux Bodhisattvas : révélations sur les origines du Mahayana ». Je n’ai pas pu le quitter sitôt commencé et je l’ai lu en quelques jours.

Néanmoins, vous questionner à son sujet est plus délicat. Il est nécessaire de lire à plusieurs reprises votre ouvrage et de le méditer. Je ne vais pas vous demander de nous le réécrire dans cet entretien, mais d’éclairer certains de vos arguments afin de donner au lecteur l’envie de le lire 🙂

Car vos idées vont à contre-courant, ce qui me plaît et, plutôt explosives, elles offrent un regard nouveau sur le bouddhisme ! Le livre m’a bien plu, même si vous allez vous faire des ennemis, attirer la polémique et initier des débats ! Il contient une certaine dose de dynamite intellectuelle ! D’ailleurs, vous désamorcez cela dans les dernières pages.

françois marie perier la porte etroite

Il faut un sacré courage pour publier un tel livre, tant de votre part que du Mercure Dauphinois ? En avez-vous fait un devoir, une mission ? Y-a-t-il eu un moment où vous est venue l’idée : « je ne peux pas me défiler, je dois l’écrire » ?

Comme je l’explique dans une note en début d’ouvrage, tout est parti d’un trilogie sur l’histoire des mythes et prophéties de l’Inde aux terres celtiques, Q(o)uest, publiée chez Brumerge en 2014-2017, et au cours de laquelle je découvris que le Bouddhisme Mahâyâna était né dans les anciens royaumes indo-grecs du Pakistan et de l’Afghanistan au Ier siècle de notre ère, sur la route de la Soie, exactement en même temps que le Christianisme. À partir de là, étudiant les traces archéologiques, iconographiques, les premiers sûtras, les textes chrétiens et gnostiques les plus anciens, la nouvelle bouddhologie et le Christianisme qui venait d’émerger, il devint évident qu’une rencontre avait eu lieu entre l’enseignement du Christ et celui du Bouddha, rencontre magnifique qui avait engendré le Grand Véhicule avec son idéal du Bodhisattva incarné par Avalokiteshvara, le culte messianique de Maitreya prenant la place de Mithra, l’apparition de la Sagesse Suprême, l’espérance en un Paradis de la Terre pure d’Occident, le Bouddha de la Lumière infinie Amitâbha… Autant de figures et de valeurs n’existant pas avant les premières décennies de notre ère et l’émergence simultanée du Christianisme… Comment taire une telle chose avec les enjeux qui vont avec en termes de dialogue des religions, des peuples et de vérité historique ? Le chapitre dédié au sujet, dans le premier tome de Q(o)uest, était un peu enfermé dans l’œuvre, et je pensai alors en faire un livre, après avoir constaté l’échec de nombreuses premières communications aux universitaires, journaux, médias, sites spécialisés bouddhistes ou chrétiens etc. dans plusieurs pays… J’en parlais à Geneviève Dubois, du mercure Dauphinois, qui me voulut aussitôt l’éditer. De sa part comme de la mienne, je ne pense pas qu’il s’agisse de courage, il s’agit de la spontanéité de la diffusion d’une vérité importante sans intérêt autre que son pouvoir libérateur. Parler de devoir implique une obligation, et certes c’en est une, et devant les difficultés et la fermeture, il y a quelque chose qui tient de la mission (sourire).

Nous savons que Jésus était Juif, que le christianisme du premier siècle était juif et que cela lui a pris 4 siècles pour se structurer en Église et structurer son canon biblique. Il existe une quantité phénoménale de bons ouvrages à ce sujet, mais qu’en général le public ne lit pas et que l’Église n’ébruite pas, sachant que la Bible n’est pas toujours correctement lue… Ainsi les dogmes ne sont pas apparus tout de suite, dès la mort de Jésus (et certains récusent son existence : http://library.fes.de/pdf-files/bibliothek/bestand/a-53666.pdf). De ce fait, votre argumentaire tient-il encore ? Car votre idée principale repose plus sur la diffusion missionnaire et primitive des idées christiques, que sur l’influence puissante d’une Église qui mit du temps à s’édifier ? Jésus a-t-il existé ? N’est-e pas Paul qui a tout organisé ?

Si on remet en question l’existence de Jésus, on doit remettre en question celle de Bouddha, de Moïse, de Zoroastre, de David, de Mahomet, de Lao Tseu, de Patanjali et ainsi de suite. Il faut être très prudent. Je doute qu’un homme imaginaire ait pu engendrer un tel élan en quelques décennies… On peut remettre en question la véracité de certains points de théologie comme les dates de naissance, le nombre des apôtres, toute une symbologie et une iconographie adoptées de cultes antérieurs au Christianisme, ou contemporains, pour l’inscrire dans la culture des peuples à convertir, comme cela a été directement demandé par le pape Grégoire le Grand lors que la conversion au Catholicisme des Îles britanniques avec saint Augustin de Canterbury. Mais cela n’a rien à voir avec l’existence du Christ lui-même. Il y a un vertige de l’homme rationnel occidental face à la grandeur de certains personnages, aux autres paradigmes dont ils sont porteurs, et on est alors dans un déni de leur existence, et une sorte de tentative de toute puissance d’une pensée scientifique post-positiviste trompeuse parce que conditionnée et basée sur des postulats dépassés depuis un siècle au moins par la Science elle-même. Dans les êtres exceptionnels, qu’ils soient mystiques ou laïques, il y a quelque chose qui nous dépasse, et que nous pouvons refuser par blessure narcissique ou crainte de changer d’échelle.

Votre idée c’est que les idées du Christ aient influencé celles du bouddhisme : mais tout est interdépendant ! Les idées bouddhistes ont-elles pu influencer les idées du Christ durant « les années perdues » de celui-ci ?

Difficile de savoir ce qui s’est passé pendant les années d’adolescence et de jeunesse du Christ. Beaucoup d’auteurs ont écrit ou supposé des choses, mais souvent de façon vague, sans apporter de révélations vérifiables par l’archéologie, les textes, les canons des différentes religions. Aujourd’hui, aucun document reconnu ne parle de ces années-là, . J’évoque Nicolas Notovitch, La vie inconnue du Christ en Inde et au Tibet, mais les textes du monastère d’Hémis au Ladakh sur le passage de Jésus, n’ont jamais été exposés publiquement, ni photographiés, Ce n’est pas le sujet de mon livre, nous n’avons pas besoin de ça. Mais le Christ a pu voyager en Inde, pourquoi pas ?

En revanche, concernant une influence du Bouddhisme sur le Christianisme, j’ai souvent répondu qu’il n’y avait rien dans le Bouddhisme des Origines, ni dans les écoles Mahâsamghika ou Sarvâstivada, de semblable à ce qui est apparu dans le Mahâyâna au Ier siècle de notre ère, mais qu’en revanche dans le Judaïsme, dans l’Hellénisme, dans le Zoroastrisme, il y avait des éléments qu’on retrouvera dans le Christianisme, et le Grand Véhicule… mais uniquement à partir du Ier siècle de notre ère.

Même si le terme Mahâyâna (Grand Véhicule) a pu être employé avant le début de l’ère chrétienne, il l’était pour désigner un Bouddhisme qui n’avait encore rien à voir avec le Grand Véhicule, ses nouveau sûtras, bouddhas, dogmes, ses nouvelles représentations iconographiques, toute une bouddhologie soudain apparue.

Par ailleurs, les influences intellectuelles et artistiques allaient à l’époque, en raison des conquêtes d’Alexandre (IVème siècle avant J-C) et de Rome, de l’Occident vers l’Orient.

Enfin, la naissance de l’art gréco-bouddhique ou art du Gandhâra parallèlement au Mahâyâna, montre clairement la présence et l’influence décisive du monde hellénistique dans les révolutions intellectuelles ou spirituelles de l’époque, avec les fusions qui allaient avec.

Francois-Marie_Perier

Votre ouvrage est-ce aussi le pari de reconstituer un puzzle, entr’aperçu au fil de vos années de recherche ? On peut le voir également comme un patchwork : les pièces sont cousues ensemble, et toutes sont reliées. On « saute » d’une idée à la suivante. Votre enquête se fit-elle facilement, rapidement, ou rassembler les indices fut au contraire difficile ?

Une autre de vos idées importantes, c’est que les cultures grecques et indiennes se sont rencontrées dans le Gandhara et l’empire Kushana, rendant vos hypothèses plus solides !

Nous venons de l’évoquer, l’art gréco-bouddhique est né au même endroit et en même temps que le Mahâyâna.

Ce livre résume effectivement, sans que je l’ai cherché, des années de recherche et de voyages pendant lesquelles je me rendis, comme voyageur indépendant, guide ou pour réaliser des reportages ou des images, dans certains des lieux du monde qui m’attiraient le plus : Inde, Proche-Orient, Grèce. Je ne me reconnais pas trop dans le terme patchwork, car il s’agit pour moi plutôt d’un seul vêtement : les civilisations de l’Humanité sur la Route de la Soie, au Ier siècle après J-C, dont les morceaux ont ensuite été teints de différentes couleurs, jusqu’à oublier la trame et le tissu, qui d’ailleurs se traduisent comme texte : « tantra », et le fait de coudre : « Sûtra », comme suture. Je suis allé retrouver ces différents morceaux que les frontières et les barrières avaient séparés, j’ai passé le fil entre eux, avec pour guide la Route de la Soie. Religieux signifie à la fois relire et relier, et c’est ce que je me suis contenté de faire.

Cela n’a pas été difficile, il faut simplement retourner aux origines les plus anciennes des textes, des cultes et de l’iconographie. Et surtout, ne pas attendre qu’un dogme soit avéré pour en tenir compte : n’importe quel historien des religions sait que la proclamation d’un dogme n’est la plupart du temps que le sceau mis sur une tradition orale et culturelle beaucoup plus ancienne.

Il est pour moi beaucoup plus difficile d’isoler les éléments de l’histoire humaine, comme l’Université le demande aujourd’hui, que de les mettre en regard. Tout se refuse en moi à étudier séparément des sujets que le fil de l’Histoire, à travers les Civilisations, réunit. Il faut être expert et généraliste à la fois pour comprendre des processus aboutissant à une cristallisation. Ce n’est pas pour rien qu’Edgar Morin, théoricien et praticien de la pensée complexe, a accueilli et soutenu mon ouvrage.

Je n’ai pas vu une seule mention directe de « Saint-Josaphat » dans votre livre (https://fr.wikipedia.org/wiki/Barlaam_et_Josaphat#Version_chr%C3%A9tienne), même si vous faites le ménage dans l’Introduction : comment expliquez-vous cela ?

Attention, dans l’introduction, je fais du rangement, plus que du ménage ! Mais nous entendons peut-être la même chose par des expressions différentes (sourire)…

En effet, je n’avais pas vraiment entendu parler de saint Josaphat avant, ou peut-être l’avais-je oublié. Ce saint Josaphat serait la christianisation, à partir du XIème siècle, de l’ourdou Yuzasaf, appelé en d’autres versions du texte Budasaf. Tout vient semble-t-il du Lalitavistara Sûtra, un texte mahayaniste en sanskrit des IIème-IVème siècles, consacré aux œuvres du Bouddha. Un passage traduit en chinois, adapté chez les Manichéens, puis les Musulmans, sous des noms différents. Le Canadien Wilfred Cantwell Smith (1916-2000), professeur à Harvard, s’est longuement penché sur cette tradition qui démontre une fois de plus la porosité des cultes de cette partie du monde dans les premiers siècles du Ier millénaire et au-delà, jusqu’à La Légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIème siècle). Le nom Budasaf serait dérivé de Bodhisattva et Yuzasaf de Jésus. J’ai visité le « Tombeau de Jésus », le prophète Yuz Asaf, au Cachemire, à Srinagar. Dans le Lalitavistara, il y a donc le récit de La vie du Bodhisattva, traduite et adaptée dans les cultures que je citais plus haut.

Je consacre cependant un paragraphe aux très méconnus Yusafzai du Pakistan et de l’Afghanistan, des Pashtounes attestés depuis très longtemps, descendants de Joseph Esapzai… habitants de la fameuse vallée de Swat d’où serait parti Padmasambhava pour convertir le Tibet, et où Ben Laden se cacha quelque temps. Cette vallée de Swat faisait partie comme il se doit de l’ancien Empire Kushana qui protégea et diffusa le Mahâyâna dès sa naissance, et elle était remplie de vestiges bouddhistes. Mais il est impossible de prouver le lien avec un passage de Jésus, fils de Joseph, d’où un lien possible avec les Yusafzai, dans cette partie de l’Orient, ou d’un patronyme des Yusafzai adopté en son honneur. Joseph est un prénom très répandu et nombreux sont ceux qui descendent d’un homme nommé Joseph ou Youssouf en arabe, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans.

Pour vous, l’apparition d’une trinité de bodhisattva légendaires apparaît historiquement avec la sainte trinité chrétienne : c’est ainsi que tout commence. Mais il y a aussi d’autres trinités dans le bouddhisme, dont vous parlez également. Dites-nous en quelques lignes en quoi cela consiste s’il-vous-plaît.

Je ne pense pas avoir affirmé que tout commençait par cette trinité, mais qu’on la retrouve dans le Mahâyâna assez vite dans l’Empire Kushana, puis en Chine avec les Trois saints de l’Ouest. Tout commence plutôt avec Avalokiteshvara dans le Sûtra du Lotus et le Sûtra du Cœur de la Sagesse Suprême à laquelle est dédiée ce sûtra, et le culte de Maitreya.

Dans la recherche des traces les plus anciennes du Mahâyâna, on a la sculpture gréco-bouddhique de l’Empire Kushana, la traduction en chinois des sûtras sanskrits, et l’immense canon tibétain sauvé au Pays des Neiges au XIIème siècle depuis l’Université de Nalânda mise à sac et incendiée par les troupes de Muhammad Ghor autour de 1200. Le Bouddhisme disparut quasiment d’Inde lors des conquêtes des envahisseurs se disant Musulmans, et ayant pour cette voie de salut « athée » et non judéo-chrétienne beaucoup moins d’égards que pour les Peuples du Livre.

Quoi qu’il en soit, on a donc eu très vite dans le Mahâyâna, après J-C, cette triade : Amitâbha, la « Lumière infinie » qui manifesta Avalokiteshvara d’un rayon de lumière pour sauver l’Humanité, Avalokiteshva lui-même, « Le Seigneur qui regarde vers le monde d’en bas » ou « Celui qui entend les suppliques du monde », et Mahâshtâmaprâpta, « Arrivée d’une Grande Puissance », associé à l’éclair et la foudre, qui sembla bien devenir ensuite à la fois Manjushri et Vajrapani, et se confondre souvent avec la Sagesse. On dit dans le Sukhâvati Sûtra qu’Amitâbha, Avalokiteshvara et Mahâshtâmaprapta attendent le fidèle outre-tombe dans le Paradis de la Terre pure d’Occident, et ils sont eux-mêmes appelés en Chine les Trois saints de l’Ouest sous des noms différents. La difficulté à distinguer les termes d’une triade mahayaniste tient aussi du fait qu’il y a une consubstantialité ou une très forte proximité des parties de cette triade.

Et n’oublions pas la Sagesse suprême féminine, la Prâjñapâramita, semblable à la Shekhina biblique et à la Sophia gnostique et orthodoxe, qui se rapproche énormément du Saint-Esprit, représentant un aspect féminin qui fait défaut. Sœur et parèdre d’Avalokiteshvara, qui incarne la Compassion, Karunâ, elle deviendra Târâ au Tibet, Guan-yin en Chine, Kannon au Japon.

Le Sûtra du Cœur peut être entendu lui-même avec un soupçon d’érotisme, Avalokiteshvara se mouvant profondément dans le flux de la Sagesse suprême. L’ensiegnement peut être vrai à plusieurs niveaux.

Vous avez réveillé en moi l’idée popularisée il y a quelques années que l’histoire de Jésus serait une reprise des mythes païens de Mithra et d’Osiris, aux histoires fantastiques similaires ! Le Christianisme serait un paganisme qui ne dit pas son nom (ce que Judaïsme et Islam lui reprochent !). Mais vous rapprochez plutôt Jésus d’Avalokiteshvara, ce qui est normal dans le sujet qui nous intéresse. Que disent vos proches et connaissances, catholiques par exemple, d’un tel rapprochement ?

Plutôt qu’un paganisme, certains Musulmans reprochent au Christianisme d’être polythéiste à cause de la Trinité, de donner un fils à Dieu et de considérer Jésus comme Dieu, ce qui est contraire à la foncière unicité coranique. Côté Judaïsme, Jésus ne peut être considéré comme le Messie parce qu’il n’a pas libéré Israël et qu’il a reconnu être le Fils de Dieu, notion étrangère aux Juifs dans le sens apparemment entendu par Jésus, mais commune à de nombreuses religions antiques mises sous le terme génériques de « païennes » (héros grecs en particulier). Et de nombreux épisodes ou points de théologie chrétienne, nous l’avons évoqué, mais précisons-les rapidement : union d’une Vierge et d’un dieu, conception au solstice d’hiver, banquet final, coupe sacrée, mort sacrificielle, sang salvateur, traversée des Enfers, résurrection au solstice d’hiver ou au Printemps, retour messianique, rénovation du monde… de nombreux points que j’évoque dans le livre donc, sont semblables au Mithraisme ou aux religions égyptienne ou grecque. Mais cela encore une fois ne remet aucunement pour moi en question la vie et le sacrifice du Christ qui bouleversèrent à mon sens les Bouddhistes présents dans l’Empire Kushana, engendrant ainsi le personnage d’Avalokiteshvara et la valeur suprême du Bodhisattva, terme existant avant Jésus mais désignant uniquement le Bouddha dans ses vies antérieures luttant pour atteindre l’Éveil. Dans le Mahâyâna, le Bodhisattva, c’est à dire l’Être faisant vœu d’atteindre l’Éveil et de renoncer au Nirvâna par compassion pour l’Humanité aussi longtemps qu’il resterait un être vivant à sauver, devenait la valeur suprême, supérieure à la dissolution dans le Nirvâna de l’Arhat (étymologiquement peut-être « Celui qui a vaincu l’’ennemi ») du Théravada.

Concernant Jésus et Avalokiteshvara, la plupart des gens qui n’ont pas adhéré exclusivement au Mahâyâna ou au Christianisme sont frappés par les ressemblances et ne peuvent comme moi qu’en conclure qu’il y a un lien très fort entre les deux.

En mai dernier, j’ai rencontré à New-York, à la Tibet House qu’il a fondée avec Richard Gere et le Dalaï Lama, Robert Thurman, père de l’actrice Uma Thurman, premier moine occidental ordonné par le chef spirituel tibétain, grand défenseur de la cause tibétaine, ancien professeur à Columbia, personnalité à la fois médiatique et spirituelle. Nous avons parlé assez longtemps, je lui ai offert mon livre et à un certain moment il a dit : Jesus and Avalokiteshvara are the same person, that’s sure, but the question is : «Who influenced who ?», ou quelque chose comme : Which way it happened ?  », dans le sens de « Dans quel sens l’influence s’est faite. » Personnage débonnaire et à la certaine prestance, il a vite compris après quelques questions que mon but n’était absolument pas de récupérer le Mahâyâna, mais de mettre à jour une magnifique et féconde rencontre qui n’est pas du goût de ceux aiment diviser pour régner. Je ne pense pas que Robert Thurman ait jamais déclaré avant à quiconque que Jésus et Avalokiteshvara étaient la même personne. Le Dalaï Lama est considéré comme la réincarnation d’Avalokiteshvara dans le Bouddhisme tibétain. Si Avalokiteshvara est le nom donné par le Mahâyâna à Jésus, il y avait de quoi interpeller Robert Thurman qui connaît bien le XIVème Dalaï Lama, lequel a déjà dit qu’il serait peut-être le dernier.

Quels sont les éléments communs entre Jésus et Avalokiteshvara ? La manifestation salvatrice en ce monde par l’action d’une Lumière infinie, nous l’avons vu, la blancheur du corps d’Avalokiteshvara, le fait qu’on lui dénombre souvent 33 formes et que ce soit un « Bouddha d’Occident » qui veille sur notre Humanité jusqu’à la descente de Maitreya, le Bouddha de l’Amour, en des circonstances extrêmement semblables à celles du Saoshyant, le Sauveur du Zoroastrisme, et du Christ de l’Apocalypse. À cela s’ajoute sa traversée des Enfers pour libérer tous les damnés, l’éclatement de son corps en morceaux sur une colline lorsqu’il douta de son vœu à sauver tous les êtres, et sa reconstitution par Amitâbha, son origine commune avec Târâ, la Sagesse, sa parèdre, comme la couple de syzygies Sauveur-Christ/Sagesse-Sophia dans la Gnose chrétienne des premiers siècles, sa présence dans le Paradis de la Terre pure d’Occident… Enfin, rappelons qu’Avalokiteshvara apparaît pour la première fois dans le Sûtra du Lotus, qui comporte des paraboles, fait rare dans les enseignements du Dharma bouddhique, parmi lesquelles se trouve celle d’un fils prodigue revenant chez son père après une longue absence.

Pourriez-vous éclaircir votre idée (pages 58-59) au sujet du HRI et du Khristos s’il-vous-plaît, car cela n’est pas clair pour moi.

Un ami sculpteur de mantras qui savait que je m’intéressais au sujet vint un jour me voir et m’apprit que le mantra d’Avalokiteshvara dans la sâdhanâ de Chènrézi, (son nom tibétain), était le suivant : Hri, se prononçant de façon très proche de Khristos en grec, avec un kh guttural et doux, comme le h expiré en arabe. La syllabe Hri est placée au dessus de la tête et doit descendre ensuite dans le cœur de Chènrézi d’où la lumière se diffuse de tous les côtés. Ainsi, on a la double notion de Christ et de Sacré Cœur de Jésus, sachant que cœur se traduit hridaya en sanskrit, de même racine que cardiaque et heart. J’y vois plus qu’une coïncidence. On peut voir une homophonie également avec l’INRI du Christ placé au-dessus de sa tête… Peu importe encore une fois la date de proclamation des dogmes. Rappelons que celui de l’Immaculée conception de 1854 (la Vierge Marie conçue sans péché) était déjà sous-entendu par l’Évangile gnostique de Jacques et les Pères de l’Église, jusqu’à ce que, dans l’apparition de la Salette, la Vierge affirme « Je suis l’Immaculée Conception ». On en trouve aussi l’équivalent dans le culte d’Isis, Vierge et Mère. Il y avait donc des conceptions – dans tous les sens du terme – communes à différentes époques et religions.

Également, vous donnez une grande importance à l’araméen, cette très vieille langue dont vous voyez en elle les racines des langues bouddhiques. J’ai tendance à croire en mes intuitions, je vous dirais que les vôtres valent la peine également qu’on les suive ! Mais les « spécialistes », experts, etc, ne vont-ils pas vous voler dans les plumes ? Le langage est quelque chose de si immatériel !

L’araméen était avec le grec une des deux langues parlées et écrites sur la Route de la soie, et une des trois langues du Christ, avec l’hébreu. L’araméen était la langue des commerçants de la Route de l’encens à travers l’Arabie Heureuse (le Yémen), et toute la péninsule arabique jusqu’à la Méditerranée et au croisement avec la Route de la soie. Ashoka fit graver au IIIème siècle avant notre ère, à Kandahar, en Afghanistan, aux confins occidentaux de son empire, ancienne Alexandrie, un édit en grec et en araméen parlant de sa conversion au Dharma, et l’écriture araméenne influença la kharoshti perse, qu’on retrouva au cours des années 90 dans les Kharoshti manuscripts, mahayanistes, étudiés entre autres par Gregory Schopen (Universté de Californie Los Angeles) et Richard Salomon (Université de Seattle), lequel déclara qu’il étaient les Rouleaux de la Mer morte du Bouddhisme.

Le langage n’est pas si immatériel que ça, surtout gravé dans la pierre ou tracé sur des rouleaux, même si c’est le vide de la forme des lettres qui fait exister la parole, comme l’enseigne le Sûtra du Cœur : « Rûpam Shûnyâta, Shûnyataiva rûpam », « La forme est vide et le vide est forme ». En des temps où la majorité des populations était analphabète, le langage, bien que fragile, était plus matériel et moins soumis à des aléa technologiques que les ondes qui transmettent nos messages divers.

C’est aussi l’araméen qui aurait influencé l’écriture brahmi à l’origine de la dévânagarî qui sert depuis le Xème siècle à écrire le sanskrit. La transmission par écrit était beaucoup plus importante en Occident et au Moyen-Orient que dans le Monde indien, et le grec et l’araméen oraux ou écrits étaient les langues communes des marchands, des populations civiles et des élites diverses sur les longues routes commerciales ou au sein de l’Empire Romain ou Kushana.

Tout comme vous, j’avais déjà « remarqué » l’étrange nom de la très connue « Îshâ Upanishad », qui porte le nom de Jésus ! C’est vraiment troublant. Qui l’aurait composé ?

Îshâ signifie effectivement à la fois Seigneur (comme Îshvara) et Jésus en sanskrit. Les accents sont importants, ils signalent un a ou un i long. L’auteur en serait le sage Vyâsa, nom signifiant compilateur, donc suspecté d’être générique, mais Vyâsa était un Rishi, un « Voyant » védique ayant eu la révélation de l’Upanishad en des temps immémoriaux bien qu’on la date au moins de la moitié du Ier millénaire avant J-C.

Dans ce très beau texte poético-mystique qui fut le réconfort de Schopenhauer ou Max Müller,

outre la frappante similitude entre Îshâ-le Seigneur et Jésus, notons que l’Absolu, le Divin Mâle, le Purusha, est appelé par les noms de « Unique Voyant, Soleil, Fils du Père Primordial », et que le locuteur de l’Upanishad dit : « Je suis Lui, je suis Lui » en s’identifiant à Lui, comme le Christ dans l’Évangile de Jean (chapitre 8) répétant : « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l’Homme, vous connaîtrez que Je Suis » (8, 28) et « Avant qu’Abraham fût, Je Suis. » (8, 58)

Vous allez également puiser dans les écrits gnostiques pour appuyer vos idées : les écritures « inspirées » de la Bible, le canon officiel, n’offraient pas ce dont vous aviez besoin pour construire votre édifice intellectuel ?

Désolé de reprendre encore vos termes : il ne s’agissait pas de construire un édifice intellectuel, mais de mettre à jour des pistes oubliées sous les palimpsestes des noms et des formes, et cela par l’étymologie et l’iconographie résistant à l’érosion volontaire ou naturelle du temps et des hommes, par exemple, et les outils déjà précisés. Remercions le marbre des statues, le métal des monnaies, les racines des mots et la Terre qui, fidèles à ceux qui qui les frappèrent au sens noble du terme, conservaient en secret leur parole et leur esprit à l’insu de ceux qui les trahissaient dans la lumière.

Les Gnostiques chrétiens, pour qui la connaissance, Gnose, est salvatrice, écrivirent des textes qui réapparurent en Égypte en particulier à partir du XVIIIème siècle avec la Pistis Sophia, recueil très fragmentaire des enseignements que le Christ aurait délivré à ses disciples entre sa Résurrection et ses 44 ans. Puis vinrent les découvertes de la bibliothèque de Kénoboskion, à Nag-Hammadi, en Haute-Égypte, en 1947, avec en particulier l’importance du Féminin sacré : la Sophia manifestée avec le Sauveur, décrite comme la Mère de tous les apôtres ou de tous les Saints, et s’unissant au Sauveur son époux dans la Chambre Nuptiale, dans un Amour mystique qui comble tous les désirs. De très beaux textes, très proches du Tantrisme tibétain, où Karunâ, la Compassion masculine, est unie à la Sagesse féminine, Prajńâ, au cœur des mandalas par exemple. Amour et sagesse unis, c’est la Philo-Sophia par excellence. D’où vient cette forme commune d’union sacrée du masculin et du féminin absente des religions du Livre ? Dans l’Inde ancienne, nous n’avons pas de textes antérieurs aux textes gnostiques, mais la tradition était surtout orale, et le Tantrisme hindou serait immémorial, même s’il a connu un âge d’or durant le Moyen-Âge. Le Cachemire fut pour lui une terre de prédilection, avec le Shivaïsme cachemirien, après avoir été une des régions d’émergence du Mahâyâna. Shiva et Parvatî y sont les archétypes du masculin et du féminin divinisés dans l’acte d’Amour.

Simple hasard ? Nous pouvons simplement constater qu’entre l’Égypte gnostique et Chrétienne et le Pakistan, l’Afghanistan ou le Cachemire, il y avait des traditions communes.

Un autre point commun très intéressant entre Gnose chrétienne et Mahâyâna est le Royaume des Cieux évoqué à la fin de l’Évangile de Thomas exhumé à Nag-Hammadi : Pierre dit à Jésus que les femmes ne sont pas dignes d’y entrer, et que Marie doit donc sortir de leurs rangs. Mais Jésus lui répond qu’il l’attirera vers Lui afin de la faire mâle, car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des Cieux. Or, pour entrer dans le Paradis de la Terre pure d’Occident du Mahâyâna, les femmes doivent d’abord renaître en hommes !

Une certaine frange de chrétiens, et des universitaires, pensent que Jésus fut proche de la secte des Esséniens, qui se soumettaient à des ascèses toutes indiennes ! Avez-vous étudié cela ? Je ne l’ai pas lu dans votre ouvrage.

Effectivement, je n’en parle pas, même si je le suppose également, mais je n’ai pas trouvé de rapport direct entre le Bouddhisme et les rouleaux de Qumran, et ce n’était pas un livre sur le Christ lui-même mais sur la rencontre entre les Premiers Chrétiens et le Bouddhisme.

Il est tout autant troublant qu’apparaît subitement, dans cette Asie centrale, la figure d’Amitabha ! Puis celle de Mahâshtâmaprâpta ! Avec votre ouvrage, l’on prend conscience que le Mahayana semble naître… du Vide ! C’est imparable ! Mais votre idée est que ce serait plutôt l’apport du judéo-christianisme qui introduisit ces figures dans le bouddhisme, qui est une philosophie réputée pour être très ouverte aux « terrains » où elle se rend. En somme, christianisme et bouddhisme étaient fait pour s’entendre !?

Effectivement : le Bouddhisme se présentait comme une proposition de Salut, quelle que soit la caste, dans le monde indien du VIème siècle avant notre ère, indépendamment de la naissance et du ritualisme védique. On était alors en pleine période dite du Brahmanisme, caractérisée par un grand pouvoir des prêtres brahmanes avec leur attachement aux textes, aux rituels et à la hiérarchie de naissance. Le Bouddha venait proclamer que seules la connaissance des Quatre nobles vérités et la pratique du Noble octuple sentier amenaient à une véritable Libération, alors que tous les mérites rituels ou des austérités, la récitation des textes, etc., avaient une fin replongeant l’homme dans le Samsara et la souffrance. L’Hindouisme intégra d’ailleurs plus tard le Bouddha comme neuvième avatar de Vishnou venu rabaisser l’orgueil des Brahmanes aveuglés par leur caste et leurs textes. Le Christianisme proposa également, cinq siècles plus tard, un Salut par la Vérité qui libère, l’Amour de Dieu et de son prochain, et le sacrifice de soi pour le bien de tous. Un Salut d’abord proposé aux Juifs, puis apporté vers tous les Gentils (Non-Juifs) par les apôtres, et qui n’était plus assuré par la naissance au sein du Peuple élu ni par l’accomplissement de la Loi juive, valeurs auxquelles les Pharisiens, ou les membres du Sanhédrin, sortes de Brahmanes intermédiaires entre le peuple et Dieu, étaient par exemple très attachés. Il y avait par conséquent une logique à la rencontre-fusion du Christianisme et du Bouddhisme dans le Mahâyâna avec cette idée d’un Salut universel destiné à tous les hommes. Je pense que le sacrifice du Christ par Amour pour l’Humanité impressionna profondément les Bouddhistes qui l’intégrèrent comme le Bodhisattva de la Compassion par excellence.

Que pensez-vous des thèses de François Favre (http://manicheism.free.fr) qu’il expose dans sa somme « Mani, Christ d’Orient, Bouddha d’Occident », si vous avez cet ouvrage ? Car là aussi, il y a récupération des idées tant christiques que bouddhiques ! Et le Manichéisme, secte gnostique chrétienne, fut une grande rivale pour l’Église chrétienne ! De même que le Mithraïsme…

Je n’ai pas lu le livre de François Favre, mais un peu étudié le Manichéisme dont je parle dans la Porte étroite et le Grand Véhicule pour rappeler qu’une synthèse entre Zoroastrisme, Bouddhisme et Christianisme avait été réalisée par Mani en même temps que le Mahâyâna. Mani prêcha en araméen dans l’Empire Kushana, protégé puis martyrisé par un prince persan. Peut-on aller jusqu’à dire que le fameux mantra d’Avalokiteshvara, « Om mani padmé houm » », « Om, le joyau dans le lotus », peut aussi s’entendre comme « Om, Mani, joyau dans le Lotus » ? C’est un peu osé… En tous cas, les pauvres Cathares, héritiers de Mani et de la Gnose, furent persécutés et exterminés pour es intérêts de la couronne de France et de l’Église catholique, et il est bien certain que pour cette raison-là, ils furent beaucoup plus près du Christ que ceux qui les tuèrent en son nom.

Quand vous abordez Tara et Prajnaparamita, c’est à la Vierge Marie que vous faites allusion ?

Târâ signifie l’Étoile et Celle qui fait traverser l’Océan de la vie, comme la Vierge Marie est Stella Maris. Mais la figure de Târâ inclut celle de Marie-Madeleine dans la Gnose, présentée comme la Compagne du Sauveur, qu’il embrassait souvent sur la bouche, et celle de la Sagesse dont nous avons parlé plus haut. Dans l’Évangile gnostique de Philippe, on lit de façon sibylline que Marie était sa sœur, sa mère, sa compagne…

En Chine, Târâ et Avalokiteshvara devinrent Guan-yin, figure nettement plus maternelle, assise sur un trône avec un enfant dans les bras, et parfois secondée par une jeune fille à la corbeille de poissons.

Les textes gnostiques (Livre de la Sagesse de Jésus-Christ ou d’Eugnoste le Bienheureux), font naître le Sauveur et la Sagesse de la même Lumière, comme Avalokiteshvara et Târa naissent de la Lumière infinie d’Amitâbha.

La Sagesse gnostique est la Mère de tous les Saints ou de tous les Apôtres et la Sagesse mahayaniste la Mère de tous les Bouddhas…

L’Ancien Testament (Proverbes, Cantique des Cantiques, Siracide, Livre de la Sagesse), parle aussi de la Sagesse, la Shekhina, en termes érotico-mystiques, et le Christ la cite : « La Sagesse a été reconnue juste par tous ses enfants »… Les accusations que portent à Jésus les Pharisiens montrent qu’Il pouvait vivre une vie à la foi très exigeante mais aussi incarnée. Par conséquent, cet érotisme mystique fut-il transmis par le Christ de façon non retenue par la Grande Église qui sélectionna les évangiles au cours des siècles ?

Târâ, l’Etoile, pourrait être aussi Vénus, l’Étoile du Matin par excellence, celle de l’Amour, née sur les eaux, mais la Vénus la plus spirituelle, dont parle Platon : la Vénus-Uranie.

Enfin, le dernier quart du livre, passionnant, est consacré à la figure de Maitreya, le Bouddha du futur, qui lui aussi, apparaît subitement dans l’histoire du bouddhisme. Cela sonne comme une évidence ! Comme pour bon nombre de choses que vous avancez dans votre livre ! Comment se fait-il que ce que vous voyez, aucun ne le voit ou n’en fait pas part ?

Merci. C’est simplement qu’on forme et formate les chercheurs ou les fidèles à ne connaître que ce que des autorités officielles leur transmettent, sans interroger les textes, ni les croiser, sans se demander ce qu’il en était du contexte de leur apparition. Tout est présenté comme une Révélation indiscutable ou le fruit d’une élaboration réalisée par une chaîne de docteurs tout aussi infaillibles au cours des siècles ou plus récemment. Un chercheur assis au beau milieu de la route de la Soie, penché sur le fragment de manuscrit qu’il vient de découvrir pourrait passer toute sa vie sans se rendre compte qu’il est au cœur d’un flux de caravanes chargées de saveurs et de savoirs qui passe à ses côtés. Peut-être aboierait-t-il, au lieu d’y boire, s’il le découvrait, mais c’est ainsi qu’on lui a dit de faire, pour être accepté par son groupe, sa hiérarchie, ou y occuper une place de choix.

On a beaucoup régressé depuis quelques décennies, prétextant le refus du syncrétisme, alors que les religions officielles sont toutes bâties sur des théologies et un ritualisme syncrétistes. Le but non avoué est tout simplement de garder les publics dans le giron des autorités religieuses, universitaires ou intellectuelles. L’intention peut être bonne, on peut craindre pour l’âme de ses ouailles, ou sa raison, mais il ne peut y avoir de contradiction entre une vérité historique et une voie spirituelle ou une recherche scientifique. La seule contradiction est chez ceux qui cachent ou ignorent des vérités qui ont la possibilité de rapprocher des centaines de millions d’individus sur la Terre. Le Bouddhisme a été présenté au XXème siècle comme une spiritualité fréquentable parce qu’athée, compatible avec l’homme occidental évolué des Lumières et utilisé pour combattre le Catholicisme en particulier, par ses anciennes victimes et ennemis historiques. D’où la création de contentieux toujours sensibles et les dialogues chrétiens-bouddhistes souvent bienveillants mais toujours amputés de la dimension exposée dans mon livre. Nous ne sommes plus à l’heure de la guerre ouverte entre laïcs et catholiques, entre Foi et Raison ou Science: on dit que les deux sont des choix et qu’ils ne peuvent entrer en concurrence. Mais l’Univers et l’Homme sont eux-mêmes à la fois totalement miraculeux et scientifiques : l’un n’exclut pas l’autre. La Raison peut et doit être illuminée par la pratique spirituelle, et la pratique spirituelle peut passer par le discours d’une Raison agrandie par la mystique et embellie par l’Art, dont l’Hellénisme fut un exemple. On dit que Socrate fut le père de la philosophie, en oubliant d’ajouter « occidentale », par respect pour les autres cultures et les Pré-socratiques. Or, Socrate enseignait la réincarnation, la survie de l’âme après la mort, l’existence d’un monde des Idées pures, de l’Atlantide, la présence en lui d’un daimon, une voix intérieure…

On a aussi en Occident appauvri le Bouddhisme de sa dimension transcendantale, Voie de Salut hors de la Souffrance, radicale et révolutionnaire, pour le rendre compatible avec une intégration dans la société telle qu’elle suit son cours samsarique, sans faire de vague, sans verticalité.

Vous citez Maitreya, et effectivement, rappelons que le culte de Mithra, qui l’a immédiatement précédé, allait du mur d’Hadrien à l’Inde où le nom s’écrivait Mitra, traversant l’Empire Romain, la Perse, l’Empire Kushana. L’étymologie est la même : Celui qui aime, et l’attente du retour messianique est commune au Bouddhisme, au Zoroastrisme et au Christianisme. Dans ces deux dernières religions, le Christ et Mithra reviendront sur des chevaux blancs.

Mais là aussi, on ignore généralement la tradition contemporaine qui jouxte la sienne propre et on s’autocensure, dans la société, à l’Université, dans sa communauté, pour ne pas être suspecté, ridiculisé ou méprisé. L’excuse de devoir se spécialiser pour être sérieux ne tient pas : on n’étudie pas un arbre ou un événement en dehors du milieu qui l’a vu naître. Concernant qui plus est les religions, nous sommes dans l’histoire des idées, qui circulent, et le fait de suivre un chemin précis n’implique pas d’en ignorer les tenants et les aboutissants, au contraire, ni d’ignorer ou de critiquer le sentier de l’autre sans le connaître. Nous sommes dans un contexte historico-sociologique de raidissement des communautés, conséquence de conflits géopolitiques et de choix économiques mondialisateurs enlevant leur souveraineté aux peuples devant être guidés par des instances supranationales… Et le simple fait de dire cela fait de moi le suspect d’un souverainisme réactionnaire de la part de ceux qui se prétendent les gardiens de la démocratie… Chacun se sent menacé par l’autre, et la population fait les frais du manque d’ouverture et/ou de culture de ses intellectuels et responsables religieux. J’ai envoyé les résultats de ma recherche à des centaines de personnes, parmi lesquelles des écrivains, des journalistes, des intellectuels et des chefs religieux très connus, des revues grand public, des musées célèbres et d’innombrables universitaires sur plusieurs pays. Je me suis déplacé à Paris, New-York, Boston, Philadelphie, Bruxelles, Londres, Rarissimes sont ceux qui m’ont répondu, hormis Edgar Morin, quelques professeurs d’Université américains comme David Gordon White, Robert Thurman et des Chrétiens désirant tout expliquer par l’influence grecque et chrétienne en Orient.

Réunir les peuples est un motif de panique et reconnaître l’évidence de cette antique rencontre entre Chrétiens et Bouddhiste revient à reconnaître que depuis 2000 ans, on passe à côté d’une évidence gigantesque. Or, je sors de nulle pars, malgré un parcours sérieux d’études littéraires, d’enseignant, de reporter dans le monde bouddhiste, de guide de voyages sur plusieurs continents, de photographe, de fréquentation de l’intérieur de toutes sortes de traditions spirituelles, d’années d’études et de pratiques… Et je n’ai fait dans cette recherche qu’utiliser les travaux les plus avancés et faisant autorité, aussi bien en français qu’en anglais, en italien et en espagnol. Or, aujourd’hui, plus la démarche de recherche sera ouverte et inclusive et plus elle sera suspecte et accusée de sectarisme… Et les étudiants ou enseignants suivent, désireux de pouvoir poursuivre leur parcours et être publiés.

C’est dans les chercheurs indépendants, souvent très connaisseurs, qu’on trouve l’intelligence la moins contrainte. Les revues dites alternatives elles-mêmes, Wikipedia, refusent mes recherches par désir de rentrer dans les cadres officiels de pensée ou en raison de l’interdisciplinarité qu’elles comportent, pourtant à l’image du réel… C’est très regrettable et encore une fois le grand public en pâtit. Bonne nouvelle, mon voyage aux USA m’a permis d’apprendre que le livre avait été acquis par la Public Library de New-York et Cambridge (Harvard) à Boston. Je salue les quelques journalistes qui ont fait leur travail honnêtement, comme vous.

Il est par ailleurs inconcevable, pour la plupart des historiens des religions, chrétiens ou pas, qu’une poignée de disciples du Christ ait pu provoquer une révolution dans le Bouddhisme installé depuis longtemps dans le monde indien. Mais le Zoroastrisme a joué son rôle, tout comme l’Hellénisme, et l’Empire Kushana, avec son souverain Kanishka le Grand en tête (fin Ier-début IIème siècle). Et le fait que Néron, trente ans après la Crucifixion, ait accusé les Chrétiens d’avoir brûlé Rome, démontre une certaine notoriété.

Cependant, quelques écrivains ont frôlé le sujet, comme André Migot dans Le Bouddha (1957), je suis persuadé que beaucoup ont vu et se sont tus, ou ont été conduits à le faire. Le mouvement du Waism, créé au XXème siècle par Jean Prieur du Plessis, fait d’Avalokiteshvara la réincarnation de Jésus, de Marie -Madeleine Târâ, et d’Amitâbha le Père. Ma démarche passe par une démonstration empruntant exclusivement des outils vérifiables intellectuellement, l’état actuel des connaissances le permet, ce qui n’empêche pas d’ouvrir le cœur.

Pensez-vous que le bouddhisme a fait de « la Porte Étroite » un large sentier octuple ?

Je dirais que beaucoup de valeurs chrétiennes sont aussi bouddhistes, et inversement, mais on les retrouve dans la sagesse juive, l’Hindouisme, les valeurs antiques. La porte étroite du Salut emprunte des règles de vie qu’on retrouve dans le Noble octuple sentier. L’eau de vie du Christ qui étanche toute soif m’évoque la cessation de la soif d’exister offerte par le Dharma bouddhiste.

AVT_Francois-Marie-Perier_5153

J’aurai mille questions à vous poser, aussi je passe désormais à ces quelques questions traditionnelles de mes entretiens : qu’aimeriez-vous ajouter au sujet de votre livre ?

Que ceux qui pensent que ce livre dit la vérité en parlent et en reparlent à tous ceux qu’ils peuvent et en fassent parler par tous les moyens médiatiques. C’est une œuvre dont les intentions sont pures, et qui ne mène pas en enfer (sourire).

Vos livres ne seront jamais accessibles et intelligibles, sensibles mêmes, qu’à un petit nombre. Pensez-vous que le nombre de gens qui s’éveillent grandit ?

La Porte étroite et le Grand véhicule n’est ni trop long ni trop abscons. Il demande juste quelques repères historiques, géographiques que je me charge de donner au début et comporte il est vrai pas mal de termes sanskrits, de noms de personnes et de lieux, de dates, indispensables car le livre veut être rigoureux, et les sources sont citées.

Concernant l’Éveil, Je pense que beaucoup de personnes ont ouvert les yeux sur l’échec économique, politique, religieux, médiatique de notre monde, mais ont encore la crainte d’un changement de paradigme, de société, la peur d’un chaos semblable à celui de la Révolution russe ou de quelque chose de pire que la dictature à la fois molle et impitoyable qui est la nôtre. Or, toutes les solutions écologiques, énergétiques, agricoles, éducatives, spirituelles etc., sont là pour bâtir un nouveau monde ensemble, depuis longtemps, mais tout changement est étouffé par l’arrivée d’une crise économique, d’une menace terroriste ou d’un divertissement de masse qui occupe le terrain. Oui, il y a de plus en plus de personnes qui s’éveillent, mais beaucoup se réfugient aussi dans des formes traditionnelles et fermées de religions par révolte ou recherche de structure, protection, authenticité, sans se rendre compte qu’ils se coupent d’une universalité qui les rendrait plus forts ensemble. Les plus ouverts sont les plus suspects.

Par quelle phrase, idée, pensée pourriez-vous résumer vos livres ou ce livre, si demain l’on vous demandait de vous taire à jamais ?

Waouw ! Allez : cherchez la Vérité et elle vous rendra libres, transmettez-là, aimez toutes les créatures et pardonnez à ceux qui n’en sont pas encore capables.

Quel est le meilleur des enseignements spirituels, que vous avez fait vôtre ?

Difficile de prétendre que j’ai fait mien un quelconque enseignement spirituel. Beaucoup de choses m’ont inspiré : les Évangiles, l’Îshâ Upanishad, Fragments d’un enseignement inconnu, Rûmî et les Soufis, le Shivaïsme du Cachemire. Je pense qu’un enseignement spirituel doit pouvoir célébrer la Vie.

Pour quoi devons-nous nous battre aujourd’hui ? Qu’est-ce qui nécessite de la part de chaque humain une attention toute particulière ?

Le respect de la Vie.

Quels sont les 4 livres incontournables, importants pour vous, pas forcément bouddhistes, dont vous aimeriez que je parle sur Livres Bouddhistes ?

L’Infini dans la paume de la main, Matthieu Ricard et Trin Xuan Thuan.

Les enfants du Verseau, de Marilyn Ferguson.

Ma Vie, C.G. Jung

L’éveil de l’intelligence, Krishnamurti

Résumez-vous, littéralement, en trois mots, trois adjectifs s’il-vous-plaît :

C’est quoi ces questions traîtres à la fin ?? In coda venenum, ça c’est pour vous (sourire).

Sensible, chercheur, idéaliste, quand j’y arrive.

Préparez-vous un autre livre ?

Je viens de publier Une certaine Histoire de l’Inde (Brumerge-UICG) et j’aimerais publier un petit livre résumant la trilogie Q(o)uest, les chemins du Graal, le réveil de l’âme des peuples et les moissons du Ciel sur la convergence des mythes et prophéties de l’Histoire, pour la rendre accessible à un maximum de personnes. J’aimerais que ça passe par un dialogue et que quelqu’un se charge de la rédaction…

Merci encore pour cet entretien ! Livres Bouddhistes vous sera toujours ouvert ! Les derniers mots sont pour vous !

Vous faites du très bon travail, le travail qu’un vrai journaliste devrait faire. Un grand merci.

Grenoble, 19 juillet 2018

Interview, Rencontres, Entretien, François-Marie Périer, Christianisme primitif, Bouddhisme(s), Bouddhisme Mahâyâna, Mahâyâna, Diffusion des idées, Déités, déesses, dakinis, yidam, Bodhisattva, Etude critique, Explosif !, Histoire du Bouddhisme, Iconographie, Statuaire, Chronologie, Ed. Le Mercure Dauphinois, Livre bouddhiste, Livre Bouddhisme, Coup de coeur, Recherche indépendante

Publicités

Un commentaire sur “RENCONTRE AVEC FRANCOIS-MARIE PERIER (La Porte Etroite et le Grand Véhicule)

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :